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 Carnet de voyage Mon chemin sur le premier Itinéraire Culturel Européen Le chemin de saint Jacques de Compostelle
Le témoignage de Laura Léotoing, ancienne stagiaire à l'Institut Européen des Itinéraires Culturels, étudiante en sciences politiques, sur l'expérience du chemin.

institut européen des itinéraires culturels
Aurore Mallet
26 juillet 2010
Le départ

"Début mai 2008, en amont de mon départ pour le chemin de Saint-Jacques, j’ai beaucoup réfléchi à la préparation de mon sac. Depuis longtemps déjà, je pensais à ce chemin, ce chemin qui passe devant la maison où je suis née, avant d’arriver au Puy-en-Velay pour le grand départ historique.


J’ai eu la chance de rencontrer de nombreuses personnes complètement émerveillées après avoir parcouru un bout ou l’ensemble du chemin. Cela m’a toujours interrogée, alors c’est pourquoi, j’ai trouvé le temps, précieux pour débuter moi aussi ce chemin. À 19 ans, l’envie de découvrir cette magie du chemin, de faire ces rencontres si mémorables, de traverser à pas de fourmi des paysages aussi irréalistes que ceux de l’Aubrac… Tout cela a fait qu’un jour je me suis retrouvé devant mon sac à dos, offert par mes parents un Noël, à rationner et à réfléchir sur l’importance de chaque gramme que j’allais porter sur mon dos. Ainsi, voilà la première image de mon chemin : l’essentiel pour vivre pendant dix jours



Crédit Photo: Laura Léotoing


Oui, dix jours, parce que c’est le temps que j’ai de disponible et le temps qu’il me faut pour faire la première grande étape de la Via Podiensis entre le Puy-en-Velay et Conques.

Dimanche 25 mai 2008 : Le Sauvage – Les Estrets 20 kms


Crédit photo : Laura Léotoing


Une journée pluvieuse mais une journée heureuse ! Beaucoup de boues, de pluies qui tapent sur les sacs à dos… Marcher sous la pluie pourrait être considéré pour un homme ordinaire comme impensable, stupide et ridicule… Non, pour nous marcheurs au long cours, la pluie n’est que de l’eau, elle permet la vie, elle a du sens. Il ne faut pas en avoir peur. Et puis, le pèlerin est équipé : cap contre la pluie, K-way, guêtres, dessus de sac… si tu es mouillé, c’est qu’il y a vraiment un problème.
Cette journée se finit par quelques glissades dans la boue pour arriver jusqu’aux Estrets où nous sommes très bien accueillis au gîte.
Nous retrouvons Irmi, venue d’Autriche, que nous avons rencontrée la veille.

Lundi 26 mai 2008 : Les Estrets – Rieutort d’Aubrac 27 kms


Crédit photo : Laura Léotoing


Aujourd’hui, la pluie est toujours avec nous pour traverser l’Aubrac. Cet endroit est encore plus magique avec du brouillard, de la pluie et un chemin se transformant en rivière.
Il est midi, nous avons fait que 7 kms, c'est-à-dire qu’il nous en reste encore 20 !? Oui, mais à quatre désormais, nous allons nous serrer les coudes. La marche est dure et paraît longue aujourd’hui mais bien accompagnée, c’est plus facile !
Nous sommes à 19 h au gîte, ce soir, malgré l’orage nous dormirons tous les 4 dans une yourte, on dit que les énergies sont meilleures dans les yourtes ! Nous avons fait un repas de roi : galettes de lentilles, soupes aux légumes. Et les repas des pèlerins sont toujours accompagnés de vin rouge, souvent de la piquette mais du vin quand même ! Ce qui fait vite tourner la tête après des heures de marche.

Mardi 27 mai 2008 : Rieutort d’Aubrac – Aubrac 16 kms


Crédit photo : Laura Léotoing


Aujourd’hui, je découvre les « Aubrac ». Ce sont les vaches de la région. On dirait qu’elles sont maquillées et elles sont très élégantes. À midi, nous mangeons un aligot, spécialité de la région. Nous retrouvons au même restaurant trois Québécois avec qui nous avions discuté au Sauvage. C’est chouette de revoir des personnes sympas ! On se raconte chacun nos aventures…
Arrivée à Aubrac avec un vent fort. Nous avions prévu de dormir dans une grange entre deux bottes de foin. On nous avait dit que c’était une bonne adresse, certes pour l’accueil, le repas, la musique (l’accordéon du propriétaire)… Mais avec le froid, la pluie, le vent, on se réfugie pour dormir dans la Domerie, tour qui s’élève au dessus d’Aubrac datant de l’époque médiévale.

Mercredi 28 mai 2008 : Aubrac – St Côme d’Olt 26 kms


Crédit photo : Laura Léotoing


Voilà des gentils voisins du chemin qui mettent à disposition des pèlerins boissons et gâteaux pour se restaurer au bord du chemin. Ensuite, on met une pièce dans une boîte pour les remercier. C’est très appréciable ces petites surprises, ce n’est pas le genre de choses qui est marqué sur le topoguide.


Aujourd’hui, je ne vais marcher qu’avec Irmi, 50 ans, autrichienne, destination : Saint-Jean Pied de Port. Oui, parce que Crumble et Hans prennent la route, Crumble est fatiguée et en a marre de la boue.
Le brouillard se lève peu à peu dans le courant de la journée. Nous avons encore à traverser quelques ruisseaux récents, du fait de la pluie. Nous avons beaucoup discuté avec Irmi et même chanté et sifflé. On oublie tout ici, les soucis, les études, les dents de sagesse que l’on va m’arracher dans une semaine… Oui, et on pense aux choses essentielles : trouver un toit pour la nuit, manger, se reposer, dormir, prendre soin de son corps et de son esprit.
Avant de partir sur le chemin, je pensais que j’allais être toute seule tout le temps et que je méditerai à longueur de journées. Finalement, ce sont ces rencontres exceptionnelles qui me permettent de m’enrichir et de philosopher. À plusieurs, on peut mieux réfléchir sur la vie, chacun avec ses expériences. Nous sommes tous pareils, des Hommes debout. Bien que dans notre petite famille composée de 4 personnes, nous avons tous 10 ans d’écart : on va de 19 pour moi, 30 pour Crumble, 40 pour Hans à 50 ans pour Irmi. Les expériences des autres m’apportent et je pense, j’espère leur apporter aussi. Mais au final, nous sommes tous là à réfléchir au sens que l’on peut donner à notre existence, à notre cheminement personnel.

Jeudi 29 mai 2008 : St Côme d’Olt – Estaing 17 km


Crédit photo : Laura Léotoing


Il fait beau aujourd’hui et ça donne vraiment le sourire, nous sommes même obligés de mettre nos bobs ! Le chemin passe vite dans la matinée. Nous nous ne rendons pas compte de l’heure qui tourne vite. J’avais prévu d’acheter à Espalion (photo ci-dessus), très joli village au bord du Lot, des fils pour faire des bracelets pour mes compagnons de route.
Il est 11h45 quand on arrive en haut d’Espalion, encore 1 km et demi… Nous courrons avec Hans pour trouver une mercerie avant midi. Et chose faite, en courant comme si on faisait un raid, on arrive à acheter des fils rouges, blancs et noirs.
Le repas de pique-nique est agréable au bord du Lot, Hans a porté des bières tout le matin dans son sac, nous en profitons donc avec un sirop de fraise pour le midi.
L’après-midi, Crumble et Irmi font du « shopping » à Espalion quand Hans et moi partons direction Estaing. Il a fait très chaud cette après-midi et quel bonheur d’arriver vers un cimetière… ça peut paraître bizarre, mais dans un cimetière, il y a toujours de l’eau, les pèlerins le savent !

Vendredi 30 mai 2008 : Estaing – Espeyrac 22,5 kms


Crédit photo : Laura Léotoing


Le départ d’Estaing est assez rude pour monter jusqu’au plateau de Campuac mais très joli. On laisse peu à peu, en bas, le Lot que je retrouverai l’année prochaine pour la suite de mon chemin à Livinhac le Haut, après Conques.
C’est mon avant dernier jour, je le sens… je n’ai pas envie de dire au revoir. Avec Hans, Crumble et Irmi, nous avons formé une famille. Il n’y a pas nécessairement de père, de mère et d’enfants mais nous sommes une famille. Nous sommes égaux et complémentaires. Nous sommes solidaires dans tous les moments. Ces liens se sont créés très vite par hasard. Tous les 4, nous venons d’horizons complètement différents, de pays différents et nous avons des histoires différentes. Mais à la croisée des chemins, nous nous sommes rencontrés, pour un instant de vie qui me marquera à jamais.

Samedi 1er juin 2008 : Espeyrac – Conques 13 kms


Dernier jour, départ difficile. Je suis la seule à finir mon étape aujourd’hui. Hans et Crumble vont jusqu’au bout… et Irmi va jusqu’à la frontière espagnole. J’ai envie de continuer avec eux, mais ce soir, mes parents me retrouveront à Conques et demain, je reprends la route pour le Puy-en-Velay. 3h de voiture pour retourner là où j’ai commencé à marcher, il y a 10 jours.
Les notions de temps sont complètement bousculées sur le chemin. On prend le temps de vivre, on se réveille quand notre corps est reposé, on fait des pauses quand notre corps est fatiguée. C’est la nature qui règle notre temps dans la journée, la nature humaine et l’environnement naturel : le levé du soleil…
On marche assez seuls aujourd’hui à croire que l’on ne veut plus se voir… Non, chacun réfléchit, pense, pleure… Je n’ai pas envie de laisser mes compagnons de route. L’arrivée à Conques est brutale mais ce village me « prend les tripes », il a une âme. Il se passe quelque chose quand on pénètre dans l’Abbaye Ste Foy de Conques… oui, tant de pèlerins ont traversé cet endroit, tant de personnes ont sué sur ce chemin que cela se ressent. Il y a de la vie, il y a du passé. En tant que pèlerin, l’arrivée à Conques est avant tout la fin d’une étape. C’est à mon tour de finir cette étape Le Puy-Conques en dix jours, 204 kms. Mes chaussures se sont usées, ma peau a bronzé, mon appareil photo est plein de plus de 500 clichés, ma tête emplie d’images de toutes les couleurs, les yeux pleins de larmes et d’étoiles…
La célébration des pèlerins le soir dans l’Abbaye est un moment très fort, en écrivant j’en ai encore la chair de poule, le cœur serré et les larmes aux yeux. On chante pour une dernière fois le chant des pèlerins « Ultreia ! ». En écoutant le frère Jean-Daniel jouer de l’orgue et en regardant les vitraux de Pierre Soulages s’illuminer, je me rends compte que mon chemin ne pourra pas s’arrêter là. L’année prochaine je reprendrai, et je continue désormais mon chemin intérieur. Cette étape a été magique et je peux dire que c’est le plus beau voyage que j’ai réalisé dans ma vie. J’ai ai traversé des pays, des villes et des frontières mais là, ce voyage a une dimension supérieure, pas dans le sens religieux mais le sens humain.
J’ai appris plus que pendant 4 ans de collège ou 3 ans de lycée. J’ai appris plus sur la vie, et cela m’aidera à vivre chaque jour en me concentrant sur l’essentiel, sur le vrai, en positivant et en relativisant sur la vie et ses coups de théâtre… J’ai grandi tout simplement en cheminant avec moi-même mais surtout avec mes compagnons de route.


Unis dans la diversité, nous avons cheminé ensemble sur le Chemin pour s’apprendre mutuellement à vivre mieux, plus en accord avec nous-mêmes et avec autrui.



Crédit photo : Laura Léotoing



Hans, Crumble et Irmi, je vous dédie ce petit récit car : « Happiness is only real when shared », Alexander Supertramp."

 
 
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